18/09/2006

pensee juive

 
RUBRIQUE PENSEE JUIVE

Rav Shmouel OUZIEL
 
 
 
 
PENSER ROSH HASHANA

Une corne de bélier pour penser l’impensable.
          La fête de Rosh Hashana est traditionnellement considérée comme la solennité qui célèbre la nouvelle année et de ce point de vue le nom même de Rosh Hashana est révélateur : ‘la tête de l’année.’ Dans la Tora écrite on l’appelle aussi Yom Hazikarone, ‘le jour du souvenir’ car c’est à ce moment - le début de l’année - que Dieu se souvient des agissements des hommes et les juges et les récompenses de leurs efforts ou les sanctionnes pour leurs faiblesses. Dans la Tora écrite on trouve encore un troisième nom à cette solennité décidément sur-nommée, dans le passage concernant le précepte particulier à cette fête qui est, bien entendu, la sonnerie du Choffar : ‘Yom Teroua’, ‘le jour de la sonnerie’. On peut évidemment dans une première approche relier ces trois thèmes : on sonne du Choffar pour amener les hommes à se repentir et ne pas être punis pour leurs méfaits en ce jour de la nouvelle année où Dieu doit fixer à l’ensemble des créatures ce qui leur revient. Mais y a-t-il une rapport plus essentiel et plus fondamental entre ces trois caractéristiques du nouvel an juif : la nouvelle année, la sonnerie dans une corne de bélier et le jugement annuel de Dieu ?
          Pour commencer, il nous semble que c’est précisément le fait que Roch Hachana possède tellement de noms propres différents qui est la clé de l’essence de cette fête et l’explication de la relation fondamentale qui existe entre les trois volets de cette solennité. Car, on le sait bien, dans la Tora écrite ou orale, le nom propre de chaque chose n’est pas uniquement un appellation conventionnelle,  contrôlée ou pas par Dieu ou un prophète. En général, le texte biblique nous raconte en détail pourquoi il a été décidé de nommer tel ou tel personnage du patronyme qui est le sien. De même, force est d’admettre que la raison pour laquelle la fête de Roch Hachana s’appelle de plusieurs noms provient de ce qu’elle est polymorphe par nature et qu’elle se refuse a être circonscrite en une unique définition, totalisée ou com-prise par l’esprit. Elle fuit les définitions et les explications rationnelles qui se veulent uniques et surtout exclusives. Elle laisse la place à une multiplicité d’interprétations et comme pour le Créateur lui-même, l’apanage d’être à l’origine de tout ne lui octroie-t-elle pas le droit de tout contenir sans jamais se limiter à ce contenu, aussi infini soit–il ? Etre au début et à l’origine de l’année fait donc que Rosh Hashana se doit de posséder plusieurs noms et surnoms qui souligneront son affinité avec l’infinité de Créateur lui-même, créatrice suprême de l’ensemble du réel.

Le temps intemporel.

Rosh Hashana entame un nouvelle année avons nous dit, mais cette idée même de commencer l’année n’est–elle pas porteuse d’une contradiction interne ? Le temps ne peut jamais recommencer car les instants porteurs de la nature temporelle sont inséparables comme le temps en général est indivisible. On passe d’un instant à l’autre sans s’en apercevoir car pour nous il n’y a que durée qui coule infiniment même si, pour des raisons techniques ou de commodité, nous la divisons géométriquement ou spatialement en parcelles distinctes pour la mesurer. Quand la nouvelle année commence-t-elle ? Quelqu’un peut-il nous dire exactement quel est le dernier instant de l’année qui vient de se finir et celui qui fait déjà partie de la nouvelle année que nous célébrons ? Brusquement nous nous découvrons en 5760 ! Le temps est parvenu à passer identique à lui-même et la création d’une nouvelle année s’est faite sous nos yeux sans que nous sachions ni comment ni quand. Cette ambiguïté fondamentale est précisément une des facettes de cette sur-nomination de Roch Hachana. Cette fête nous re-présente la création primordiale du monde car en ce jour nous célébrons cette présence exceptionnelle de l’infini divin dans le monde, infini qui justement ne peut pas se dévoiler tel qu’il est et qui ne peut se re-co-naître qu’après coup. C’est l’infinité de la réalité divine en elle-même qui fait que lorsqu’elle se concrétise elle ne peut se suffire d’aucune définition ou délimitation. L’infini est ce qui reste toujours au delà sans jamais qu’on puisse le saisir quoiqu’on puisse tout de même le penser comme tel car, comme le précise E. Lévinas il y a une pensée de l’impensable, une pensée qui déborde la pensée et vise ainsi la transcendance. L’ambiguïté de cette pensée de l’impensable s’est cristallisée lors de la création du monde et se renouvelle chaque année à Roch Hachana. De même que nous ne pouvons saisir comment Dieu a créé le monde et seulement en constater la présence après coup, ainsi la fête de Roch Hachana ne se laisse pas saisir en elle-même et elle intervient dans le calendrier sans que nous puissions jamais la définir. Chaque instant de cette solennité est donc porteur de plusieurs messages différents et cette fête possède plusieurs facettes singulières qui restent distinctes, même si leurs reflets se fondent dans une harmonie chromatique parfaite. Rosh Hashana comme début de l’année et du décompte du temps est ambigu à l’image de la révélation divine qui elle aussi préserve l’infini de Dieu tout en le présentant au monde. 

La parole imperceptible.

La sonnerie du Choffar, nous dit Maïmonide dans son Yad Hahazaka, symbolise le réveil de l’homme qui prend conscience de son état et de sa situation face-à-la-transcendance. Mais comment ce qui n’est qu’un son sans mots ni phrases peut-il provoquer un réveil spirituel quelconque ? Si je ne suis pas prêt au départ à réfléchir sur ma situation de créature devant Dieu, pourquoi entendre le son d’une trompe me ferait-il penser qu’il faille que je m’améliore et me transforme ? Encore une fois, ce serait ignorer la spécificité de Rosh Hashana que de ne pas remarquer à nouveau que cette fête nous invite à dépasser les limites de ce que nous voyons ou entendons pour en chercher l’origine dans la transcendance. Le réveil préconisé par la Tora n’est pas un éveil rationnel ou la raison joue un rôle primordial mais il fait appel à cette intériorité qui fait que l’homme est ce qu’il est. Dire l’indicible n consiste-t-il pas précisément à sonner du Choffar, c’est-à-dire ex-primer l’intériorité de l’Etre sans jamais le dévoiler tout à fait ? Nous qui écoutons le son lancinant de la corne de bélier ne cherchons ni à comprendre Dieu ni à nous découvrir nous même au sens d’une recherche personnelle de style introspective ou analytique, nous désirons seulement être. Etre dignement et honorablement, face-à-la-transcendance tout en restant conscient de notre faiblesse ; se savoir l’être le plus parfait de la création et celui qui a toujours le plus à faire pour devenir vraiment digne de lui-même. Les théologiens l’avaient déjà exprimé à leur manière quand ils disaient que l’homme est formé d’une âme distincte d’un corps. La première pure et sainte reste toujours en relation avec Dieu alors que le second demeure préoccupé par les besoins matériels et pourtant ce sont les deux à la fois que Dieu a choisi comme partenaire pour faire régner sa Providence dans le monde ! De nouveau cette même ambiguïté paradoxale qui est précisément créatrice du sens profond de la vocation humaine : les paroles imperceptibles de la sonnerie du Choffar font écho à la place à la fois exceptionnelle et particulière qu’a l’homme dans l’économie divine de la création.
Enfin, comme le demandait souvent le rav L. Aschkenazy peut-on vraiment dire que nous sommes pour ainsi dire évalués si c’est devant notre père que nous passons en jugement ? Nous répétons jusqu’au jour de Kippour tous les jours ‘Notre père notre roi nous avons fauté devant toi…’ Si c’est mon père qui me juge il ne fait aucun doute que le verdict est gagné d’avance ! Mais Dieu est-il un père bienveillant pour l’homme ou un roi juste et droit qui estime la valeur des actes humains selon des critères objectifs ? Le verdict qui doit nous sanctionner va-t-il être le fruit d’une délibération dans les règles ou d’un simulacre de justice ? Encore une fois, les deux mon capitaine ! C’est un juge impartial que nous avons comme père et sa justice est remplie de toute la bienveillance et de l’amour d’un père pour son fils ! Le monde a bien été créé par deux noms de Dieu à la fois le tétragramme qui symbolise la  bienveillance et le nom Elo-him qui symbolise la rigueur et la loi. En ce jour de Roch Hashana où nous fêtons la création du monde nous nous remettons dans l’ambiance de ce moment primordial où ces deux qualités – rigueur et bienveillance – se sont unies pour permettre au monde de devenir ce qu’il est.

Il n’est pas toujours facile d’être un homme et d’être face-à-la-transcendance, chaque instant de notre vie nous apporte de nouvelles épreuves que nous ne sommes jamais sûrs de pouvoir surmonter mais c’est précisément ce doute et ces hésitations qui font toute la valeur de nos choix et de nos décisions et nous offrent la joie d’être dignement des hommes créatures de Dieu.
 
 
 
 
 



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22:10 Écrit par la vraie sioniste dans judaisme thora | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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